Notre urgence : sortir de la crise

Réfléchir à notre identité, reformuler un projet de société est fondamental. Mais ne nous le cachons pas : tous nos efforts seront assez vains si nous ne réussissons pas à sortir la France de la crise.

8 octobre 2014

L’économie ne fait pas à elle seule un projet de société, c’est vrai. Mais, parce que nous sommes aux responsabilités du pays, elle est un préalable. Or, reconnaissons que les résultats que nous espérions en 2012 ne sont pas au rendez-vous. Nous avions prévu qu’à mi-mandat – nous y sommes – la croissance serait revenue, le chômage en repli et les déficits réduits bien en-deçà de 3%. Nous en sommes loin. Le moment n’est pas à l’inventaire des politiques menées, il viendra à la fin du quinquennat. Ce que nous devons faire aujourd’hui est d’analyser lucidement la situation économique et de prendre les bonnes décisions pour sortir notre pays de l’ornière. Notre conviction est qu’il n’est pas trop tard pour réussir, mais qu’il faut pour cela réviser la stratégie de sortie de crise actuellement mise en œuvre.

Ecartons les faux débats

Refusons ici d’opposer ceux qui aimeraient les entreprises à ceux qui ne les aimeraient pas. Il ne s’agit pas de nier l’efficacité du soutien aux entreprises, par exemple pour stimuler la recherche et l’investissement et les industries exposées à la concurrence internationale. Encore faut-il que ce soutien soit utilisé pour financer l’investissement et les emplois, et non pour augmenter les dividendes. Mais nous savons aussi que lorsque la demande est déprimée, la concentration quasi-exclusive des moyens publics sur un soutien aux entreprises, financé par une diminution massive des dépenses publiques, a un effet récessif.

Répondons, aussi, à ceux qui affirment que l’austérité est garante de l’équilibre des finances publiques. Nul n’ignore les impératifs de bonne gestion financière qu’impose l’état de nos finances publiques. Mais s’interroger sur la pertinence d’une baisse drastique de la dépense publique, au motif qu’elle freine les créations d’emplois, l’investissement privé et public, conditions indispensables de la croissance et donc de la réduction de notre déficit public, c’est justement démontrer le sérieux de notre engagement dans le domaine budgétaire.

Il n’y aura pas de reprise de l’activité en France sans retour de la croissance dans l’ensemble de la zone euro. Les politiques d’austérité que les européens se sont imposés à eux-mêmes, pour sortir de la crise de 2008 les y ont enfoncés encore plus. Le plus prévisible, mais aussi le plus désespérant, est que les conséquences ont été dramatiques sur le plan social, sans aucun résultat sur la maîtrise des déficits et de la dette. Les efforts consentis par beaucoup de pays européens ont été balayés, par la panne économique. Tout cela est un immense gâchis.

La question est : comment soutenir la croissance dans une situation d’endettement public élevé ? Quels espoirs peut-on placer dans les politiques européennes ? Et nationalement, dans le cadre d’une politique de soutien à la croissance, quelle place pour l’offre et quelle place pour la demande ? Nous choisissons l’équilibre, et dans cet équilibre, nous choisissons l’investissement plutôt que la baisse du coût du travail.

Indéniablement, une partie des leviers sont européens

La politique monétaire n’agit plus

La politique monétaire est un des leviers majeurs de sortie de récession. Elle a été essentielle pour sortir les Etats-Unis de la crise des subprimes. En ramenant les taux d’intérêt au plus bas niveau dès 2008, la Réserve Fédérale américaine a relancé la demande externe, par un dollar plus compétitif, et la demande interne, par un accès facilité au crédit des investisseurs publics.

L’Europe a fini par emprunter cette voie, mais beaucoup trop tardivement. S’il faut saluer les efforts sans précédent déployés par Mario Draghi à la tête de la Banque Centrale Européenne, les liquidités déversées sur les marchés financiers se perdent dans les sables ou, plus précisément, restent dans les banques. Certes, le coût du crédit est au plus bas et c’est un atout non négligeable. Certes, l’euro est moins cher et c’est tant mieux. Mais cela ne suffit pas.

Face à la stagnation, face au risque de déflation, et pour maintenir au plus bas le coût du service de la dette, pour les Etats membres, il faut poursuivre et amplifier cette politique monétaire. Il faudra aussi s’interroger un jour sur les objectifs d’inflation. On voit qu’avec 2%, nous ne sommes pas à l’abri de la déflation. D’ailleurs, si l’Europe doit être, en moyenne à 2%, il faut bien que les pays qui sont dans la meilleure situation soient au-dessus. C’est une question qui est posée à l’Allemagne. Enfin, il faudra tôt ou tard réviser les traités pour assigner à la Banque Centrale des objectifs de croissance et d’emploi et pour assurer le financement des dettes souveraines d’Etat, sans exposer ceux-ci aux humeurs des marchés.

Mais dans l’immédiat, force est de constater que malgré cette politique monétaire désormais très active, les entreprises n’investissent pas : elles n’ont pas de clients. Les pouvoirs publics n’investissent pas : ils sont contraints par les 3%. Les ménages n’investissent pas : ils ont un problème de pouvoir d’achat et de confiance. Lorsque le décrochage est là, les commandes ne répondent plus. Aujourd’hui, l’économie européenne ne souffre pas d’un manque de liquidités sur les marchés financiers. Mario Draghi a tiré le signal d’alarme lui-même, soulignant que pour sortir de l’ornière, la politique monétaire ne peut pas tout. Il en appellait implicitement à une politique budgétaire des Etats européens en soutien à la croissance/

Redéfinir la stratégie de sortie de l’endettement public

Le nœud du problème est la question des dettes publiques, ou plus précisément de la stratégie pour les réduire. Indéniablement, avec 90% du PIB, les niveaux actuels sont élevés en Europe. L’idée de revenir à une dette plus soutenable est largement partagée. La gauche, c’est la responsabilité, et la responsabilité, c’est d’assumer nos devoirs, sans les renvoyer aux générations futures.

Mais on peut en sortir par le bas ou par le haut. Par le bas, c’est implicitement le choix européen depuis 2008. Restrictions budgétaires, gel ou baisse des salaires et des prestations, rigueur, austérité, peu importe la sémantique, l’espoir est de réduire le déficit en dessous de la croissance nominale, pour infléchir à la baisse la courbe de l’endettement.

Disons-le clairement : cette stratégie ne fonctionne pas. Les dettes de certains de nos voisins continuent de croître sous l’effet des politiques d’austérité qui empêchent tout redémarrage de leur économie. Malgré des efforts considérables consentis par la population, la dette grecque est ainsi passée de 120% du PIB, en 2009, à plus de 175%, en 2014. La situation française n’est pas comparable, mais ce sont les mêmes mécanismes qui sont à l’œuvre : une faible croissance désormais combinée à une faible inflation rendent impossible la réduction de la dette.

Vouloir sortir ainsi de l’endettement, c’est dans le meilleur des cas se préparer à des années et des années de stagnation et de chômage, et dans le pire des cas de ne pas y parvenir. Nous ne résignons pas à cette sombre perspective.

L’investissement, c’est la clé !

Nous voulons un autre chemin. Il existe, empruntons-le. Il porte en premier lieu un objectif : investir ! La raison est double, conjoncturelle, on vient de le voir, mais aussi structurelle. Si nous voulons pleinement tirer parti de la troisième révolution industrielle, celle du numérique, et être à la hauteur de notre responsabilité historique, en luttant efficacement contre le réchauffement climatique, nous ne pourrons le faire qu’en investissant massivement. Nous avions voulu ce tournant européen en 2012. La France l’a porté dans les sommets européens. Nous ne sommes pas seuls. L’Italie, qui préside l’Union Européenne, a eu des paroles fortes en ce sens, depuis l’arrivée au pouvoir de Mattéo Renzi. Assumer temporairement un déficit et relancer la croissance, par l’investissement, c’est par ailleurs le chemin emprunté avec succès par les Etats-Unis.

La promesse du nouveau Président de la Commission Européenne d’un plan d’investissement de 300 milliards d’euros est aussi un pas dans ce sens. Mesurons bien l’avancée que cela représente. Mais n’en attendons pas tout. Ce plan ne verra pas le jour avant 2015. Il sera étalé sur trois ans. Et surtout il devrait prendre, avant tout, la forme d’un renforcement de la capacité de prêt de la Banque européenne d’investissement. Or, cela a été dit, ce qui fait défaut, ce ne sont pas les liquidités, mais les investissements publics, la demande des ménages et les investissements privés, du fait de la politique de rigueur et de la règle des 3%.

Réviser la règle de calcul des déficits

Parallèlement au projet de gestion commune de la dette, la France devrait plaider en faveur d’une révision de l’objectif de déficit public, fixé arbitrairement, ainsi que des dépenses comprises dans son calcul. Nous le disons, congrès après congrès du Parti socialiste, convention après convention : la règle des 3% doit être révisée.

Il fallait déjà éliminer du calcul les aléas conjoncturels, cela a été fait par le TSCG : désormais, ce qui compte, c’est le solde structurel. Quelles que soient nos critiques émises sur le TSCG au moment de son adoption, il est maintenant la loi de la France, battons-nous pour faire appliquer cette règle.

Battons-nous aussi sur le calcul de ce solde : investir dans l’éducation nationale, cela relève le potentiel de croissance de la France et donc devrait améliorer le solde structurel ; Bruxelles considère l’inverse ! Transport, énergie, numérique : l’Europe devrait de toute urgence fixer une liste d’investissement publics essentiels pour son avenir et qu’il n’y a aucune raison de contraindre par une règle institutionnelle. Les dépenses de recherche et développement ainsi que celles finançant les opérations militaires extérieures devraient être sorties du calcul du déficit public pour encourager la préparation de l’avenir et la prise de responsabilité sur la scène internationale.

Prenons un seul exemple pour bien mesurer l’enjeu. Une grande partie de l’effort de défense en Europe est assumé par la France et le Royaume Uni. La France consacre 2,2% de son PIB en dépenses militaires ; la plupart des pays européens autour de 1%. Une règle simple pourrait être posée : écarter toutes les dépenses militaires au-delà de 1% du calcul des déficits. Et tous ceux qui consacrent moins de 1% pourraient verser la différence au budget européen pour amorcer cette défense européenne qui aujourd’hui, faute de moyens, reste embryonnaire. Pour la France, cette seule modification signifierait que nous serions déjà dans les clous des 3% et pas loin des 0,5% en matière de déficit structurel.

Mutualiser la dette

Au-delà, il faudra bien s’atteler au traitement de la question de la dette, d’une manière qui rompe avec les échecs passés. Rien ne se perd, rien ne se crée : prenons au sérieux les travaux menés par ceux qui, comme le « Collectif pour un audit citoyen de la dette », essaient d’analyser qui sont les vrais bénéficiaires et qui sont les vraies victimes de cette crise de l’endettement. Faut-il rappeler, ici, que la charge de la dette publique – dont la résorption justifierait aujourd’hui les politiques d’austérité les plus dures – conduit à un transfert vers les peuples des effets de la crise des marchés financiers ? Est-il encore besoin de souligner qu’une politique entièrement tournée vers la résorption des déficits revient à organiser une redistribution du capital des plus pauvres vers les plus riches au sein de chaque Etat ? Cette dette est, de plus, en large partie l’héritage de la crise financière de 2008 et 2009, dont les peuples ne portent pas la responsabilité et dont ils ne devraient pas subir les conséquences.

Des économistes ont émis l’idée que la part de la dette inférieure à 60% du PIB soit transférée dans un fonds européen pour la relance, qui gérerait les titres de la dette passée et assurerait le remboursement au moyen de l’émission d’eurobonds. Voilà un piste prometteuse ! La création de ce fond de rédemption partielle des dettes européennes permettrait de maintenir la responsabilité de chaque Etat, tout en offrant une réponse commune au problème des dettes européennes. Elle créerait les conditions de l’adoption d’un rythme réaliste de résorption du déficit et de la dette publics. Elle permettrait de rendre l’euro durablement plus compétitif.

Donner à l’Europe des capacités propres d’investissement

Au-delà de ces mesures d’urgence, il faut tirer les leçons de la crise pour transformer la structure de la zone euro. Elle ne dispose toujours pas des instruments qui nous ont manqué en 2009 pour réagir face aux chocs économiques et financiers. Faute de consensus avec nos partenaires sur un plan de soutien à la demande, où chaque membre de la zone euro agirait en fonction de ses marges de manœuvre budgétaire, l’Europe reste impuissante. Lançons donc le débat sur une intervention centralisée de l’Union européenne, grâce à la création d’un véritable budget européen. La création d’une fiscalité européenne permettra d’abonder ce budget européen. La première étape pourrait être l’affectation de la taxe sur les transactions financières, en cours de création, et, une fois l’harmonisation de l’assiette de l’impôt sur les sociétés réalisée, l’affectation d’une part minimum de l’impôt sur les sociétés, qui pourrait être fixé à 20%, au budget européen.

Bien sûr, on opposera les réticences de certains de nos partenaires. Mais, au plus fort de la crise, l’Europe a montré, qu’elle savait faire preuve d’audace en créant la Mécanisme Européen de Stabilité ou en élargissant de manière considérable les interventions de la Banque centrale. Après bien des atermoiements, les européens ont fini par devenir des pompiers efficaces, pour éviter l’effondrement. Aujourd’hui, nous avons besoin d’architectes audacieux pour ériger une nouvelle croissance.

Revisiter notre stratégie nationale

L’idée que la relance pourrait venir de l’Europe et la rigueur des Etats est séduisante, mais peu opérante dans l’immédiat, on vient de le voir. Tant que l’Europe ne sera pas dotée d’un budget propre suffisamment important, ses moyens d’actions resteront modestes. La réalité est que, à l’exception de la politique monétaire, la plupart des leviers de relance de la croissance sont encore nationaux.

Bien sûr, une politique coordonnée au plan européen est beaucoup plus efficace : un euro injecté dans la demande européenne, c’est 2 ou 3 euros de croissance à l’arrivée. C’est l’effet multiplicateur. Ce doit être l’objectif ! Mais il est faux de dire que les politiques de demande nationales sont sans effet. Nos entreprises sont en sous régime ; leurs capacités de production sont excédentaires. Nous ne sommes plus en 1981 : elles sont tout à fait en mesure de répondre à un surcroit de demande. En outre, même pour les produits importés, 70% de la valeur ajoutée est locale. Les économistes évaluent à 1 voire 1,5 le multiplicateur pour la France.

Ré-ouvrir des marges de manoeuvre

Soutenir la croissance en France est non seulement éminemment souhaitable, mais aussi possible sans accroître les déficits. Les marges de manoeuvre se trouvent du côté des dépenses fiscales programmées en direction des entreprises, 41 milliards au total. Disons-le sans détour : nous avons la conviction qu’il est possible de faire mieux avec beaucoup moins.

Nul vœu pieux dans cette affirmation. N’étant pas ciblées, seuls 20% de ces sommes vont à l’industrie, qui est la plus exposée à la concurrence internationale et 35% si on l’intègre les services à l’industrie. En outre, le MEDEF n’ayant pas engagé les négociations qui devaient fixer les contreparties promises, aucun verrou n’existe pour garantir que cet argent servira bien à la modernisation de nos usines, à la formation de nos salariés et à l’embauche de chômeurs, et pas à l’augmentation des dividendes. D’ailleurs, les premiers versements du CICE se sont suivis par une forte augmentation des dividendes versés par les plus grandes entreprises. N’incriminons pas nos entreprises, mais tirons en les conséquences, pour fixer des règles qui garantiront que chaque euro qui leur est attribué sera bien utile à la croissance et à l’emploi.

Les solutions sont connues, mettons les œuvre : réservons les baisses d’impôt sur les sociétés aux entreprises qui ré-investissent – moduler l’IS en fonction de la part des bénéfices réinvestis, c’était une promesse du projet socialiste de 2011 conditionnons toute nouvelle baisse de cotisation à un accord d’entreprise sur la compétitivité, fusionnons le CICE avec le Crédit d’Impôt Recherche en nous inspirant de ce dernier, qui a fait ses preuves et qui pourrait être étendu aux process de fabrication et modulé pour favoriser les PME et les ETI exportatrices, finançons mieux les pôles de compétitivité et les investissements d’avenir, redonnons de l’air à la recherche publique.

Et puis tordons le coup à cette idée selon laquelle nos entreprises seraient dans un état dramatique. Il suffit de voyager un peu pour voir que nos entreprises n’ont rien à envier à celles de nos pays voisins. Un chiffre a beaucoup fait couler d’encre : le taux de marge. Il serait alarmant : 29% en France contre 40% en Allemagne. Il faut ici rétablir la vérité : ce chiffre est faux ou plus précisément, il ne dit rien sur l’état de nos entreprises. Il traduit surtout des pratiques d’optimisation fiscale des entreprises. Afin de minimiser les impôts payés, les multinationales localisent la valeur ajoutée dans les pays à fiscalité la plus basse, quand bien même elle serait formée en France. Corrigé de ce mécanisme, l’écart n’est plus du tout le même. (La première leçon est qu’il faut se méfier des analyses simplistes ; la deuxième est qu’il est urgent de renverser la charge de la preuve en matière de localisation de la valeur ajoutée : elle doit être déclarée là où elle est produite, et dans le cas contraire l’entreprise doit démontrer le bien fondé de son choix, alors qu’aujourd’hui c’est à l’administration qu’il appartient d’en faire la preuve.)

Un redéploiment de 1% de PIB vers le soutien à la croissance

Si plus de la moitié des mesures fiscales pro-entreprise ne vont pas à celles qui en ont besoin, cela veut dire qu’une vingtaine de milliards peuvent, et doivent, être utilisés autrement. Utilisons cet argent pour soutenir la demande. Car aujourd’hui les entreprises françaises comme européennes sont aujourd’hui confronté à un deuxième problème, tout aussi important, si ce n’est désormais plus, que celui de la compétitivité : la demande. Le 20 août dernier, le Président de la République a posé lui-même la bonne analyse (entretien au journal Le Monde) : « Le diagnostic est implacable : il y a un problème de demande dans toute l’Europe. La zone euro connait un excédent commercial, un investissement insuffisant et un taux de croissance qui ne permet pas de faire baisser le chômage. » En France, dans les enquêtes de l’INSEE auprès des chefs d’entreprises, 50% disent faire face à des problèmes de demande, contre 15% à des problèmes d’offre. Une entreprise sur dix est confrontée aux deux en même temps. La situation a fortement évolué depuis 2011. Lorsque nous élaborions notre projet socialiste, les contraintes de demande et d’offre étaient du même ordre de grandeur, 30% pour les premières, 25% pour les secondes.

La question est : ces vingt milliards seraient-ils suffisant pour changer la donne ? La réponse est oui. Vingt milliards d’euros, c’est 1% du PIB, c’est 1% à 1,5% de croissance en plus, dans les deux ans qui viennent, c’est 150 000 à 200 000 emplois supplémentaires. La frontière n’est pas mince. C’est celle qui sépare la croissance de la stagnation actuelle, la baisse de la hausse du chômage que nous prédisent jusqu’en 2016 tous les instituts de conjoncture, le retour de la confiance de la poursuite des inquiétudes. Un pas a été fait dans cette direction, avec notamment l’introduction d’une baisse d’impôt de cinq milliards, mais tout laisse à penser qu’il ne suffira pas. Evacuons les faux débats : il n’est pas ici question d’un quelconque laxisme puisqu’il s’agit de re-déploiements budgétaires, sans impact sur la trajectoire des déficits. Gageons même que la croissance revenue, ils permettront plus surement d’atteindre la trajectoire annoncée de 4,4% de déficits en 2014, 4,3% en 2015 et d’une poursuite de la réduction au-delà. L’alternative n’est donc pas entre laisser filer les déficits et favoriser la croissance et l’emploi.

La deuxième question est : comment utiliser ces vingt milliards pour relancer au mieux la croissance ?

1- Lancer un plan d’investissement public dans les territoires

Aucun pays n’est parvenu à sortir de la crise, sans un puissant appel aux investissements publics. Des économies sont possibles dans les collectivités locales, elles en font tous les jours. Mais il faut le dire nettement : la baisse de 11 milliards d’euros des dotations aux collectivités dont 3,7 milliards dès 2015 ne pourra se faire sans une réduction drastique des investissement publics locaux, qui représentent 75% des investissements publics. Le secteur du bâtiment et des travaux publics est en difficulté, ce serait un nouveau coup dur pour lui et pour les dizaines de milliers d’emploi qui sont en jeu.

A ce titre, il nous paraît judicieux de distinguer ce qui relève des dotations de fonctionnement et ce qui relève des dotations d’investissement, pour lesquelles il est crucial de rendre des marges de manœuvre aux collectivités. Nous proposons ainsi la création d’un fonds, qui financera les projets locaux. Ce fonds, qui devrait être abondé chaque année a minima par cinq milliards d’euros – dégagés par le reciblage des aides fiscales aux entreprises-, et dont la gestion pourrait être confiée à la Banque publique d’investissement (BPI), interviendra en soutien aux investissements des collectivités et des PME, dans le soutien aux filières d’avenir, le logement, le transport, la rénovation urbaine, le développement durable.

2- Soutenir le pouvoir d’achat par une refondation de la fiscalité

Enfin, nous avions promis en 2012, qu’à mi-mandat, après deux ans d’effort, viendrait le temps de redistribuer. Il nous semble, qu’il est temps d’engager ce mouvement. La voie envisagée à ce jour est celle d’une suppression de la première tranche de l’impôt sur le revenu. L’avantage est celui de la lisibilité et de la rapidité. Ce choix nous semble néanmoins mériter débat.
Nous avions défendu dans notre projet de 2011, une grande réforme fiscale fusionnant l’impôt sur le revenu, prélevé à la source et la CSG. Il s’agissait de redonner du pouvoir d’achat en abaissant la pression fiscale sur les classes moyennes et les plus modestes et de renforcer la progressivité de nos prélèvements. En effet, si l’impôt sur le revenu est fortement progressif, la CSG (90 milliards d’euros contre 60 pour l’IR), qui est devenu le premier impôt ménage, ne l’est pas. La troisième est pédagogique : parce qu’un français sur deux ne paie pas l’impôt sur le revenu, une partie de nos concitoyens pensent que d’autres ne paient pas d’impôts alors que tout le monde s’acquitte de la CSG. Fusionner les deux, c’est doublement réhabiliter l’impôt : montrer que tout le monde le paie et chacun en fonction de ses capacités.

Si la suppression ou l’abaissement de tranches de l’IR répond, en partie, à l’objectif de pouvoir d’achat, il n’y répond que partiellement. Nous soumettons ici au débat une autre voie, que l’on peut emprunter dès maintenant lors du vote des budgets de l’Etat et de la Sécurité Sociale : l’introduction de taux réduits de CSG pour les classes moyennes et populaires. Cette barèmisation progressive de la CSG ( Ex : 5% sur les revenus entre 0 et 6000 euros par part fiscale, 5,5% sur les revenus entre 6000 et 1200 euros etc…), calquée sur celles de l’impôt sur le revenu, ouvrirait la voie à la fusion de la CSG avec de l’impôt sur le revenu dès lors que celui-ci serait progressivement prélevé à la source, comme c’est le cas dans de nombreux pays.

Au-delà de l’outil fiscal, les voies non budgétaires de soutien au pouvoir d’achat doivent être mobilisées à plein, en commençant par l’encadrement les loyers. Dans de trop nombreuses villes de France, la hausse vertigineuse des loyers conduit à l’éviction des Français modestes et des classes moyennes des centres villes à une ponction déraisonnable de leur budget, jusqu’à 40, 50 parfois 60%, là où c’était 10 à 15% il y a trente ans. L’encadrement des loyers y répond. Nous devons le mettre en œuvre partout où cela est nécessaire.

3- Muscler les aides à l’embauche de jeunes et de chômeurs

Enfin, nous devons recourir davantage aux emplois aidés, pour les jeunes. L’apprentissage, les emplois d’avenir fonctionnent, utilisons-les davantage. Ils apportent un emploi à des jeunes qui n’auraient sinon aucune chance d’en décrocher un dans la conjoncture actuelle, mais aussi de la confiance aux familles et de la consommation pour notre économie. En 1997, ils ont été un levier essentiel du redressement économique.

Développons-les oui, et ouvrons des possibilités analogues aux chômeurs de longue durée. On nous opposera qu’il s’agit d’une mise sous perfusion de l’économie française. C’est vrai, mais en économie comme à l’hôpital, on ne refuse pas une perfusion. Il faut avoir pour objectif que l’emploi privé prenne le relai, c’est notre objectif, mais ne pas laisser tomber les chômeurs en attendant.

4- Préparer l’avenir par la recherche et le développement

Dernière priorité, l’innovation, pour soutenir l’activité en favorisant les dépenses de recherche et développement et placer la France parmi les pays les plus en pointe en la matière. Une partie du CICE, on l’a dit, devrait être mobilisée en ce sens. Là encore, l’enjeu est de taille. L’effort de R&D est de 2% du PIB ; si une partie importante du CICE (1% du PIB) parvient à être dirigée vers la recherche et l’innovation, la France peut rejoindre le peloton de tête des pays européens en la matière. On parle souvent des réformes Schröder-Hartz pour l’Allemagne, on oublie de dire que pendant cette période, l’effort de recherche est passé de 2,2% à 2,8% du PIB en Allemagne. Ceci devrait se faire sans oublier la recherche fondamentale : on sait que toutes les innovations majeures naissent dans les laboratoires des universités.