Nos valeurs, notre héritage, notre projet

L’ampleur de la crise et la somme des changements qui se sont produits ces vingt dernières années, sur tous les plans, exigent des socialistes le courage des grandes idées et des grandes décisions.

8 octobre 2014

La Seconde Guerre mondiale a débouché sur la refondation de 1944-1945, en France et dans le monde, avec l’ONU, Bretton Woods et la Sécurité sociale. Nous avons besoin d’une refondation de même ampleur. Quand plus rien ne marche, vient le temps des grands changements. Il est devenu nécessaire de refonder notre pacte social, de se doter d’un grand projet de société et d’une ambition renouvelée pour que les peuples pilotent la mondialisation et ne soient plus soumis à l’aveugle logique des marchés. C’est à la naissance d’une nouvelle nouvelle pensée socialiste que nous sommes invités par l’histoire.

Puiser dans nos héritages

Nous devons revenir à l’essentiel. Comment comprenons-nous l’homme dans l’histoire ? Quelles valeurs nous guident ? Quelle France voulons-nous construire, à l’horizon de notre action ? Lever le nez du guidon, prendre le temps d’y réfléchir n’est pas un luxe. Dans le silence de la pensée prospèrent les ambiguïtés qui préparent les renoncements et les défaites. Inversement, avoir le courage de repenser nos réponses devant les problèmes nouveaux nous permettra de mieux gouverner et, enfin, de gouverner dans la durée, pour façonner la France.

Revenir à l’essentiel, c’est d’abord puiser le meilleur de nos héritages. Des Lumières, nous gardons l’optimisme et la foi en l’homme éduqué, mais nous avons appris que le progrès n’est pas une direction naturelle, et qu’il nous appartient de le promouvoir et de prévenir ses dérives, par l’action politique. De Jaurès, nous avons reçu la vigueur du parlementarisme, l’aspiration à l’idéal et l’inscription dans la civilisation européenne. De Mendès-France, la puissance de la vérité.

De la gauche du contrat, la reconnaissance de tous les créateurs de richesses et la possibilité du compromis social équilibré. De la gauche de la puissance publique, la volonté de la régulation. De la prise de conscience écologique, un rapport à la nature et aux ressources de la planète qui suppose harmonie et durabilité.

De nos expériences récentes de gouvernement, nous revendiquons les avancées sociales et l’idée que la gauche réussit mieux que la droite, y compris dans une gestion sérieuse des comptes de la Nation. Singulièrement, de Lionel Jospin, que l’alchimie réussie entre les valeurs et la volonté politique est porteuse de grands succès pour la France. De François Mitterrand et de Jacques Delors, nous gardons l’idée que l’horizon européen est garant de la paix et qu’il reste inachevé.

Notre humanisme tient à l’idée que l’homme est en devenir, à l’échelle d’une vie et à l’échelle d’une culture. A ce titre, nous connaissons, peut-être plus que d’autres, le prix de l’éducation et de l’accès le plus large à la connaissance et aux œuvres de l’esprit.

Nous ne pensons pas que l’homo œconomicus, avec ses désirs infinis et sa religion de la consommation, soit la vérité de la personne humaine. Le bien-être matériel est un objectif légitime, que nous cherchons à mettre à la portée de tous, mais nous pensons aussi que l’homme est un être social, un être du lien et du sens, sensible à la richesse de la relation et au projet collectif auquel il participe, et aussi un citoyen engagé dans la société et respectueux des règles et des autres.

Notre humanisme politique ménage pour chacun la liberté de dire comment le prolonger par un humanisme privé. Il n’entre pas dans cet espace-là, mais le protège et le défend, conscient que c’est là que se complète la vérité d’un homme. Nous réservons à chacun de trancher les questions de la nature, de la culture et de la foi, mais nous y sommes sensibles et veillons, en gardiens, au chef-d’œuvre de civilisation qu’est la laïcité, mère de tolérance, de liberté et d’unité.
Parce que le progrès dans l’histoire n’apparaît plus à personne comme automatique, nous plaçons la politique au cœur de notre humanisme, comme outil de conquête sur le destin, de liberté contre les dominations, de justice face aux marchés et de protection contre l’épuisement de l’aventure humaine.

Le social-libéralisme est une impasse pour la gauche

C’est sans doute pour avoir oublié les leçons de notre histoire que certains d’entre nous se sont laissés entraîner dans l’impasse du social-libéralisme. Celui-ci, venu de Tony Blair et de Gérard Schröder, a, un temps, tenu le haut du pavé en Europe. Il fait le constat d’une mise en concurrence des salariés et des modèles sociaux de par le monde et postule l’impossibilité de tenir une ambition sociale et des résultats sur le front du chômage.

Aussi accepte-il d’adopter les conditions de l’ordre néolibéral, en abdiquant l’ambition réformatrice devant le capitalisme financier, pour attirer les capitaux, et en faisant reculer les droits des salariés, pour permettre – selon lui – aux entreprises d’embaucher de plus nombreux travailleurs, souvent pauvres ou précaires.

Certains esprits, contemplant la tristesse d’une France à la peine, ont cru devoir choisir entre la préservation du modèle social français, issu du programme du Conseil National de la Résistance, complice selon ses détracteurs du chômage de masse, et ce modèle très imparfait, mais à tout le moins capable, à court terme, disaient-ils, de quelques résultats optiques. Cette approche conduit aujourd’hui quelques voix à remettre en cause le niveau d’indemnisation des chômeurs ou à les rendre responsables de la situation du marché de l’emploi.

Ce dilemme social-libéral pèse sur la gauche depuis bientôt quinze ans. Or, il est temps d’ouvrir les yeux sur une réalité nouvelle : il n’existe plus, il a été balayé par la crise. Le capitalisme financier, très largement dérégulé, est devenu un système instable, qui engendre des crises régulières et dévastatrices, dont les inégalités deviennent d’authentiques freins au développement, partout dans le monde. Ce modèle ne peut plus, aujourd’hui, être revendiqué sérieusement. Il serait assez curieux, avec la crise sous les yeux, de s’en amouracher aujourd’hui, à contretemps.

Pour une nouvelle social-démocratie

Revendiquer nos héritages, refuser le social-libéralisme n’est pas vouloir l’immobilisme. Confrontés à une rude épreuve politique, nous choisissons de réagir, et non pas de subir. Nous croyons nécessaire de reformuler nos valeurs, de repenser nos réponses en phase et en immersion dans la France d’aujourd’hui, en les reliant les unes aux autres. Elles doivent être formulées et revendiquées dans leur ensemble, pour former une pensée vivante et un souffle.

Car si le social-libéralisme n’est pas notre horizon, la social-démocratie doit se refonder. Le double compromis historique de l’Etat avec le marché et de l’Etat avec les syndicats et avec le patronat, qui caractérisait la social-démocratie, a disparu depuis déjà longtemps. Le marché l’emporte sur l’Etat aujourd’hui et le patronat dicte en bonne part ses volontés dans le dialogue social. Le fleuve de l’histoire est sorti de son lit, pour en creuser un autre, sous le nom de libéralisme financier.

Cet ordre, injuste par nature, préside aux destinées du monde. Nous nous donnons pour ambition de le réformer. Pour cela, il faut oser, enfin, une grande rupture dans la pensée et adopter une nouvelle doctrine. C’est la nouvelle social-démocratie. Elle dit notre ambition pour la France et les Français et le chemin pour y parvenir, avec des mots neufs, des idées neuves et des propositions neuves, loin des peaux mortes et de la capitulation devant les idées de la droite.
Nos fondamentaux ne sont pas solubles dans le néolibéralisme.

La nouvelle social-démocratie a pour ambition un projet de société

On ne comprend jamais le réel en renonçant à l’idéal. Pour aider à donner du sens aux propositions concrètes que nous faisons, désignons nettement la société que nous entendons bâtir avec les Français.

Elle sera créative, donnant une large place à l’innovation économique, artistique et démocratique. Elle sera juste, donnant à chacun les moyens de réussir, par l’école, par la mixité sociale et par la ville ressoudée. Elle sera émancipatrice, donnant les outils de la liberté et de la progression sociale à chacun, par la sécurité sociale professionnelle et la lutte contre les plafonds de verre. Elle sera ferme sur les violences et les obscurantismes, car notre humanisme est de combat. Elle sera humaine, valorisant le lien plutôt que l’égoïsme, la coopération plutôt que la compétition, et la solidarité entre Français, mais aussi vers l’étranger, plutôt que la stigmatisation. A cet égard, Nicolas Sarkozy n’a renoncé à rien et il y aura des combats à mener contre la tentation de trouver chaque jour de nouveaux boucs émissaires à nos inquiétudes. Elle sera durable, car c’est un devoir et une chance que de revisiter notre rapport au temps et à l’environnement. Enfin, elle sera européenne, car c’est notre nouvelle frontière. A tous ces titres, elle réfute et dépasse le néolibéralisme, qu’il soit assumé ou adouci.

La nouvelle social-démocratie a pour clé de voute l’émancipation de la personne humaine par l’égalité réelle

La nouvelle social-démocratie fait de l’émancipation la clef de voûte du socialisme du début du XXIe siècle. En cela, elle additionne fidélité et modernité. Emanciper, c’est choisir la liberté, son mouvement et ses promesses, contre les conservatismes hérités. Emanciper, c’est aider chaque homme à devenir libre, pour devenir artisan de sa vie. Emanciper, c’est aider à faire grandir chacun, à partir de lui-même, pour aller où il veut. Emanciper, c’est briser les dominations et les plafonds de verre, pour donner sa place à chacun.

Mais l’égalité est la sœur de l’émancipation. L’une est l’âme, l’autre est la fabrique. On ne peut avoir l’une sans l’autre. Pour réussir l’émancipation, l’égalité doit être sociale et bien réelle. C’est affaire de protections collectives, mais pas seulement de redistribution et de transferts sociaux. L’égalité se construit quotidiennement, entre les femmes et les hommes d’abord tant ce combat féministe qui est le nôtre reste inachevé, par la lutte contre les déserts médicaux ou les dépassements d’honoraires, la non-discrimination, la place faite aux plus jeunes et aux plus âgés, la sectorisation scolaire, par la multiplication de lieux de débats démocratiques qui ne soient pas réservés à des initiés, mais ouverts à tous, quel que soit leur capital culturel initial. Emancipation et égalité justifient l’impôt et appellent l’intervention de l’Etat.

La nouvelle social-démocratie propose de nouveaux compromis et de nouveaux combats

Nous proposons un nouveau compromis entre l’Etat, les salariés et les entreprises, fondé sur l’idée que leurs intérêts peuvent converger au bénéfice de tous et d’abord des salariés. La survie et le développement des entreprises n’est plus une évidence, dans un monde plus concurrentiel et mondialisé. Dès lors que l’Etat garantit un juste partage de la richesse créée, entrepreneurs et salariés ont un intérêt commun, encore plus que durant les Trente glorieuses, à la réussite du projet d’entreprise. L’enjeu en est la création de richesses et d’emplois. La compétitivité sociale est le concept clef de cette nouvelle alliance. Elle donne autant de place au capital humain des salariés et à leur salaire, qu’au capital productif et à l’investissement. L’Etat a un rôle à jouer pour permettre l’élévation du niveau de formation des salariés, pour créer un environnement global dynamique, mais aussi pour faire progresser le dialogue social équilibré, et pour empêcher les logiques de rente, qui voient les profits aller exclusivement vers les actionnaires. A l’échelle nationale, donc, la nouvelle social-démocratie veut rapprocher les forces sociales, pour le succès de l’emploi dans la justice et le dynamisme.

En revanche, dans sa relation avec les marchés, l’Etat doit entrer dans une phase de combativité beaucoup plus affirmée. Il n’est pas acceptable que leur pression en vienne à déconstruire les résultats de siècles de civilisation et de combats pour l’émancipation sociale. Nous n’avons pas à nous excuser d’être progressistes, ni démocrates. Avec une domination injuste, on combat, on négocie ensuite, mais on ne baisse pas les bras. La nouvelle social-démocratie propose d’ouvrir un cycle de régulation des marchés, pour imposer, par étape, la démocratie et les droits sociaux et environnementaux dans la mondialisation. C’est une voie beaucoup plus combative que celle que l’Etat a emprunté, dans les pays industrialisés, durant les trente dernières années.

La nouvelle social-démocratie promet une société de bienveillance envers autrui

Lançons une offensive douce, pour valoriser le lien entre les citoyens. L’égoïsme, l’indifférence et la compétition sont proposés en modèles de comportement par le néolibéralisme. Mais les Français n’adhèrent pas d’un bloc à cette vision des choses. Dans le domaine des relations amicales, une intense vie sociale s’est développée et les premiers bourgeons d’une réappropriation de la ville et du village, comme espace de vie commune, se font jour partout en France.

Soutenons cette énergie nouvelle et participons à en définir les valeurs. C’est la politique du lien, du souci des autres et de la richesse de la relation. Une morale heureuse pour une époque qui l’est peu. L’ambition politique aujourd’hui, c’est de réaffirmer l’importance de l’altruisme. Jaurès l’indiquait par ces mots magnifiques : « Vivre en autrui est la vie la plus haute ». Le don et le soin des autres ont leur gratification en eux-mêmes. Redisons-le haut et fort. L’étoffe dont nous sommes faits n’est pas que d’égoïsme. Nous sommes aussi faits de l’étoffe dont sont faits les rêves, et le plus beau est celui de fraternité.

Cette politique du lien trouve ses traductions aussi bien dans l’habitat participatif, ménageant des espaces et des projets communs, que dans l’urbanisme, avec les placettes de quartier, ou dans la politique, à inventer, de la mise en relation des habitants par la coopération et l’échange non monétaire.

L’inventivité est infinie, dès lors que le principe est posé. Pour lancer et soutenir un tel mouvement, ce sont principalement les collectivités territoriales qui se mobilisent et qu’il faut soutenir. Au plan national, il conviendrait simplement de créer un statut de collaborateur participatif, qui dispose des garanties juridiques adaptées et puisse trouver sa place dans la vie des projets individuels, associatifs, privés et publics.