Nos défis : numérique, climatique, territorial, identitaire

Chaque génération est placée devant quelques grands enjeux, qui déterminent son apport à l’histoire.

8 octobre 2014

Lutter contre le fascisme, pendant les années trente et quarante. Reconstruire le pays pour les années cinquante. Décoloniser et libérer la société pour les années soixante. Construire l’Europe durant les années quatre-vingt-dix. Réguler la mondialisation, pendant les années 2000, ce qui ne fut pas fait. Nous avons, nous, socialistes français, à relever aujourd’hui quatre défis nouveaux, en plus de celui de la mondialisation. Celui de la révolution numérique, celui du réchauffement climatique et celui de la fracture territoriale. Ils sont l’odyssée, l’aventure et le risque dont nous devons nous saisir. Personne ne le fera à notre place.

Investir dans la révolution numérique

Le numérique représente un potentiel considérable de progrès humain et de croissance. Il est au cœur de la nouvelle révolution industrielle. Pour en tirer le meilleur, et prévenir les risques, nous devons en faire un projet collectif. Sous nos yeux, le monde existant s’automatise, mais surtout, après les réseaux sociaux, s’inventent de nouveaux modèles. Après les grandes plate-formes, apparaissent de façon plus décentralisée les nouveaux concepts nés du partage, qui bouleversent le transport et l’économie du tourisme, ou des objets nouveaux, augmentant les capacités de chacun.

Il convient d’y investir massivement, par l’investissement public, et par la mobilisation des entreprises et de la société civile. La santé peut bénéficier grandement de la numérisation. La télémédecine peut offrir l’excellence médicale partout sur le territoire et souvent à moindre coût. Les objets intelligents, du pacemaker connecté, qui prévient en cas d’insuffisance cardiaque, à la prise électrique de demain, qui participe à vos économies d’énergie, forment un vaste horizon que la France explore avec profit, quand elle y investit. Nous proposons de pérenniser les filières d’avenir lancées récemment, pour faire grandir les start-up numériques qui seront nos PME demain et de les compléter par la création d’une politique de capital risque, portée par les banques et, quand il le faut, la BPI. Nous alertons aussi sur le retard pris dans le déploiement des réseaux numériques à très haut débit (Ftth) soumis aux intérêts des opérateurs, alors qu’il s’agit des infrastructures d’intérêt général les plus stratégiques de notre époque. Une grande loi d’orientation du marché est nécessaire, pour réussir cette transformation numérique de notre modèle de croissance. Inscrivons-la dans la deuxième partie du quinquennat.

Pour que l’ère numérique soit une ère de liberté, les logiques de concentration autour des très grands groupes internationaux, Google, Apple, Microsoft, doivent être encadrées, pour permettre aux approches alternatives du web de continuer d’exister. De la même façon, il nous paraît impensable de laisser prospérer la société de surveillance, dont tous les outils sont réunis. Proposons un socle constitutionnel pour les libertés de l’âge numérique, un habeas corpus numérique, au même rang que les autres libertés fondamentales, permettant de renforcer les obligations de protection des données personnelles, de contrôler la constitution des big data, qui fleurent bon le contrôle technicien des citoyens. Faisons respecter la neutralité des réseaux et reconnaissons les biens communs qu’ils produisent, qui sont une vraie richesse de nos temps modernes.

Le monde numérique offre une chance inouïe pour l’égalité des savoirs, une occasion historique d’équilibrer les savoirs entre tous les enfants et tous les Français, quelles que soient leurs origines. Créons un grand projet d’université numérique des savoirs, des bibliothèques virtuelles de l’égalité, qui puissent accueillir des cours filmés et écrits, ainsi que des ressources documentaires et pédagogiques, pour tous les âges de la vie. Ce projet peut contribuer de manière déterminante à rendre accessible à tous les outils de la promotion sociale républicaine, en réduisant les inégalités de capital social et culturel entre les élèves.

Investir dans la transition écologique

Longtemps nous nous sommes pensés « comme maîtres et possesseurs de la nature » selon l’expression de Descartes. Or, l’impossibilité de soutenir durablement notre modèle de développement est maintenant bien établie. Nous devons dépasser la contradiction lancinante qui nous a longtemps habités, entre progrès et durabilité, et le risque de retour, sous un jour nouveau, de logiques malthusiennes. Le dialogue et la raison ont clairement fait apparaître que la durabilité est un horizon du progrès et qu’elle n’y fait en rien obstacle. Nous devons l’intégrer définitivement dans notre pensée et notre action. Avec la durabilité, l’aventure humaine continue sans déclin, par la performance, par l’innovation technique, par l’économie circulaire et la sobriété.

Le réchauffement climatique crée d’authentiques risques pour notre civilisation, autant que pour l’environnement lui-même. Les désordres climatiques et la raréfaction de l’eau ou des terres arables sont porteurs de déséquilibres géopolitiques de première ampleur. D’ores et déjà, déplacements de populations et catastrophes naturelles sont bel et bien inscrits dans notre trajectoire, si rien ne change. Serons-nous demain de modernes Noé, condamnés à vivre le jour d’après ?

Inversement, un projet de société misant clairement et véritablement sur une mutation écologique revendiquée représente un formidable levier de croissance et d’emploi, pour la France. Il porte, comme la révolution numérique, la promesse d’une nouvelle économie. Là encore, la puissance publique doit orienter, réguler, prévenir les bulles spéculatives. L’investissement manque à notre pays. Nous en avons le besoin et l’occasion, avec la transition écologique.

C’est pourquoi, nous proposons en premier lieu de traiter enfin la question énergétique avec ambition, loin des conservatismes et des corporatismes. Nous proposons d’investir puissamment dans les énergies renouvelables et de mettre en place l’écotaxe au niveau européen, pour éviter des effets négatifs sur les entreprises françaises. Nous proposons ensuite la création d’un fonds national de tiers financement des travaux d’isolation pour le logement, afin de permettre à tous les ménages et pas seulement à ceux qui peuvent accéder à un emprunt, de lancer des travaux de rénovation thermique. C’est une mesure extrêmement puissante en termes de pouvoir d’achat pour les Français, qui effacera les hausses à venir. C’est aussi une mesure de soutien à l’emploi. La loi sur la transition énergétique en débat au Parlement, constitue une première étape dans ce sens.

Nous soutenons aussi le lancement d’un plan national des transports collectifs, pour leur donner un avantage déterminant par rapport à la voiture individuelle. L’objectif est que, dans toutes les villes de France intra muros, y compris dans les villes moyennes, il soit aussi efficace de prendre un bus, un tram ou un métro que sa voiture personnelle. Cela suppose un soutien aux collectivités, qui sont innovatrices dans ce domaine. Enfin, nous appelons la création d’une compétence énergie au sein de l’Union européenne, pour construire l’Europe de l’énergie durable, au même titre que nos pères ont construit l’Europe du charbon.

La transition écologique de la société française est porteuse d’un nouveau rapport à notre environnement et au reste du monde, d’un nouvel urbanisme, de relations sociales enrichies. Elle nous amène à redécouvrir la notion d’harmonie. C’est toute notre philosophie sociale qui peut en être enrichie. Coopération, plutôt que compétition, complémentarité plutôt que domination.

Enfin, nous ne pouvons ignorer que la raréfaction des ressources naturelles et l’augmentation de leur prix participent à faire émerger un doute, à l’échelle mondiale, sur le retour de la croissance forte. Ne crions pas au loup, mais préparons-nous à cette éventualité, en misant sur des secteurs très créateurs de valeurs et, parallèlement, sur des secteurs très denses en emplois, quitte à ce qu’ils créent moins de richesses, afin de pouvoir jouer la carte du partage du travail et des transferts de revenu actif, d’un secteur à l’autre, à travers de compléments de salaire transitant par l’impôt. Nous préconisons l’inscription de cette hypothèse dans les réflexions des instances prospectives du pays.

Investir dans les territoires

L’inégalité territoriale est l’une des grandes faiblesses de notre pays. L’injustice sociale se traduit dans l’espace. L’organisation du territoire national produit de l’injustice. En quelques décennies, se sont enracinés des ghettos urbains. Et aujourd’hui, ce sont des territoires entiers, à la ville et à la campagne, qui sont en danger de sécession.

L’inégalité urbaine est la plus visible, marquée par ses logiques de relégation et de séparation sociale. La France périphérique, celle qui perd dans la mondialisation, ce sont d’abord les Français habitant « de l’autre côté du périphérique » ou de ce qui en tient lieu. Notre projet de société se donne pour ambition de retisser la ville, pour retisser l’unité nationale. Lançons une ANRU II, puis III, puis IV, à proportion du possible, mais avec l’obstination des grandes causes, pour venir à bout de la ségrégation urbaine. Elle est le vrai cancer de notre société. Le nouvel urbanisme que nous soutenons intègrera un volet dédié à la création d’entreprises et à l’excellence éducative. Il se donne aussi pour but de faire baisser la rente foncière. Mais rénover l’habitat ne suffit pas.

Nous savons que la nouvelle société urbaine doit être nourrie d’une double ambition écologique et démocratique. Elle ne peut faire l’impasse sur une « social-écologie ». Les flux quotidiens massifs sont devenus écologiquement insoutenables et humainement insupportables. Leur réduction est une priorité, leur mutualisation une nécessité.

Nous croyons que l’émancipation réelle suppose aussi de donner aux habitants le pouvoir de juger, de comprendre et d’interpeller. L’une des inégalités les plus grandes est celle du capital social. Pour s’y attaquer, amplifions la politique de capacité, en développant les conseils d’habitants, appuyés sur un cadre citoyen (community manager), à la disposition de leurs revendications, afin d’être entendus des acteurs locaux, du bailleur à l’établissement scolaire. Construire une nouvelle civilisation urbaine, c’est recréer de la démocratie, des espaces publics et de l’innovation locale.

La recomposition de la géographie française a obéi à l’ordre néolibéral plus qu’à la volonté collective. La France connaît depuis vingt ans une période de décrochage entre les régions qui réussissent dans la mondialisation et celles qui souffrent d’abandon, réel ou ressenti.
Jusque là, la solidarité nationale a permis de limiter les dégâts, mais les 25% des Français, qui vivent dans les villes moyennes ou dans les départements ruraux veulent contribuer au succès collectif, plutôt qu’à la dépense sociale. C’est une question de dignité aussi bien que de compétitivité.

Relançons l’aménagement du territoire, ce continent englouti. La métropolisation gagnante peut être reconnue, notamment à travers le statut qui est lui est consacré dans l’acte III de la décentralisation et à travers la concentration des grands projets innovants en leur sein, mais à condition qu’elle s’accompagne de relations dynamiques entre les métropoles et leur arrière pays.

Là où ce n’est pas le cas, et c’est une part importante du territoire, la puissance publique doit intervenir. Elle le fera d’abord sur le front économique, pour une répartition équilibrée des moteurs de croissance sur le territoire. À ce titre, nous proposons de doubler les aides aux entreprises, dans les villes moyennes et les territoires ruraux, pour qu’ils retrouvent le chemin de la création d’emploi et de richesses, et de créer des zones économiques d’équilibre, dans les villes moyennes et les territoires ruraux de la France périphérique, en y implantant des PME issues des filières d’avenir soutenues par l’Etat.

Remaillons aussi les territoires, en définissant un socle de droits et de services publics, de l’école à l’hôpital, des services aux personnes jusqu’au numérique, accessible partout et pour tous. Cela suppose une politique de répartition équilibrée des services publics, mais aussi une grande loi cadre sur les réseaux téléphoniques et Internet, en finissant avec les déshonorantes zones blanches, qui ne sont pas dignes d’un grand pays développé.

Il s’agit en effet de reconnecter au monde, en urgence, des territoires qui n’imaginent l’avenir que sous les traits du déclin. Inventons des transports souples adaptés à la population diffuse du monde rural. Là encore, il ne s’agit pas de tripler les budgets publics, mais d’écouter, d’innover, de négocier, pour remettre la République dans les villages du futur.

L’identité généreuse sera notre force

L’identité commune des Français est à repenser avec générosité, au croisement de notre héritage, de nos vies et de nos projets. Elle est essentielle pour nous rendre plus forts dans la mondialisation, qui valorise les peuples audacieux et inventifs, capables de faire corps pour aller de l’avant. Plus forts si nous savons que notre identité se nourrit de notre relation aux autres. Plus forts aussi devant la montée des identités meurtrières, qui – comme celle du prétendu « Etat Islamique » -qui n’est ni un Etat, ni fidèle à l’Islam -, proposent un modèle régressif à des adultes ou à des jeunes privés de repères. Plus forts, enfin, contre la progression du chacun pour soi et de l’égoïsme, qui ne peuvent remplir une vie humaine à eux seuls.

La création d’une dynamique collective en France, qui permette de redresser la situation économique et sociale, passe par la bonne affirmation de ce qui nous relie. Il y faut un souffle, un rêve, une part d’âme qui nous élève, nous unisse et nous aide à aller de l’avant. C’est la grande question du destin de la France, qu’il nous faut aborder enfin. Nous avons trop longtemps tourné autour du sujet, nous avons trop longtemps laissé ce terrain à la droite, qui en a fait un débat infâme et maurassien. C’est maintenant au tour de l’extrême droite de nous parler de patrie, alors qu’elle ne l’aime qu’au passé. Nous l’aimons pour hier, aujourd’hui et demain, sans exclusive, ni faiblesse, avec désir et tolérance. La patrie, tant qu’elle était universelle, a d’abord été une idée de gauche. Ne laissons plus Marianne aux mains de ceux qui l’abîment.

L’urgence est de construire un imaginaire commun, qui fasse une place à toute la France, celle d’aujourd’hui, sans démagogie, dans la pluralité des origines et le respect du passé. Les Panthéons réels ou imaginaires, les récits fondateurs communs, les grandes figures et les grandes dates sont essentiels à la définition d’une nation et à son élan dans le monde. Une nation est un être moral vivant et singulier, en plus d’être un droit et des institutions. A cet égard, la France donne parfois le sentiment d’être tétanisée, de s’enfermer dans le ressassement et les grands principes et de n’avoir plus actualisé son récit collectif depuis la Libération et la déchirure des guerres coloniales.

C’est aussi une digue qu’il faut construire, contre les préjugés, les haines et les enfermements identitaires, y compris ceux qui peuvent tenter des Français insécurisés par le déclin et le déclassement.

Lançons une période de création, de délibération et d’écriture autour de notre identité actuelle, faite d’humanisme concret, de connaissance de soi et de relation aux autres. Nous devons apprendre à penser ensemble l’universel et le singulier, dans une République unie sans être uniforme. Nous mettrons ainsi en commun ce qui sera retenu, au-delà du clivage entre la droite et la gauche, avant de l’intégrer dans les lieux de transmission, notamment à l’école.
La méthode compte. Elle doit être plurielle, faire appel aux écrivains, aux artistes, aux architectes, aux sportifs, aux cuisiniers, aux jeunes, aux associations, à notre pluralité.
C’est justement parce que la gauche se tait sur l’imaginaire national, que celui-ci se trouve enfermé dans Barrès, Mauras par les nouveaux imprécateurs. Nous leur préférons Aimé Césaire avec Victor Hugo, la France libre et les tirailleurs sénégalais, le dialogue avec Goethe, Sciller, Shakespeare et Cervantès.

En second lieu, il convient de parler à nouveau de la République. L’universalisme et ses vertus cardinales, la laïcité et la tolérance, est une morale intime, autant qu’un droit public. Il convient de réveiller cette première dimension. En faisant effort vers l’universel, nous apprenons à dépasser les limites, les craintes, les xénophobies et les inégalités dont nous sommes héritiers, par notre famille ou par nos racines culturelles. L’universalisme fait sens si nous n’en avons pas seuls la propriété, s’il ne devient pas une frontière de plus.

La France s’interdit trop souvent de dire non aux dérives régressives, sur le statut des femmes notamment, parce qu’elle croit n’avoir plus que la loi pour le faire. Nous pensons au contraire que la parole publique est légitime sur la place de chacun, qu’elle suffit bien souvent, qu’elle peut et doit proposer une voie.

Un discours sur l’éthique universaliste mérite, en outre, de retrouver sa place au sein de l’école, mais aussi de l’enseignement dirigé vers les jeunes adultes, au lycée notamment. La République peut être fière de ce chef d’œuvre de culture qu’est la laïcité et ne doit pas hésiter à en déployer toute la dimension philosophique et à le transmettre plus vigoureusement.
Enfin, chacun mesure ce que la France a perdu d’unité et de connaissance d’elle-même, avec la disparition du service militaire. Nous pensons qu’il est devenu nécessaire de prévoir à nouveau un creuset comparable. Il pourrait prendre la forme d’un service civique, intégré dans le cursus de formation, en lien avec sa spécialité, dans deux directions où trop de cloisonnements opposent les Français : la France périphérique, des quartiers populaires aux villes moyennes et rurales, et les entreprises, dans leur diversité. Faire corps, c’est commencer par connaître ses concitoyens et se sentir plus proche de leurs considérations. Nous ne pouvons pas courir chacun dans notre couloir social, comme les logiques de cloisonnement y invitent, et ne jamais croiser les vies différentes des nôtres.